TV France International : Bonjour Nicolas ! Pourriez-vous vous présenter succinctement pour nos adhérents ?

Nicolas Rouilleault

Nicolas Rouilleault : Je suis diplômé de l’IEP de Grenoble en Politique et économie sociales, du Master 2 en Cinéma anthropologique et documentaire de l’Université Paris X Nanterre, du Master 2 « Filmer le réel » de l’Université Nancy 2 en production de documentaires, et de l’Atelier Ludwigsburg-Paris, le programme européen post-Master de la Fémis et de la Filmakademie Ludwigsburg en production & distribution cinéma.

Avant de rejoindre le Bureau français comme attaché audiovisuel, j’ai travaillé pour plusieurs festivals internationaux (notamment cinq ans comme coordonnateur de l’Atelier du Festival de Cannes) et pour Unifrance (sur les « Rendez-vous franco-allemands du cinéma » et les « Rendez-vous du cinéma français de Paris » en janvier), et d’autre part comme producteur et auteur-réalisateur pour divers studios et sociétés de production (principalement dans le domaine des nouvelles écritures et des contenus immersifs).

En tant que producteur et auteur-réalisateur, je porte un intérêt tout particulier aux projets musicaux. Certains de mes projets ont bénéficié d’un accompagnement important du réseau culturel français, comme les expériences multiplateformes « French Waves » et « -22,7°C » (Zorba). C’est ce qui m’a fait prendre conscience de l’importance de ce réseau dans la diffusion de nos contenus et la valorisation de nos savoir-faire.

TV France International : Quel est le contexte ici pour l’audiovisuel taïwanais ? La place du cinéma français sur ce territoire ?

Nicolas Rouilleault : Après plusieurs décennies de détente qui ont concordé avec libéralisation de l’île, la production cinématographique taïwanaise a subi de nouveau ces dernières années une forme de censure de la part du Parti Communiste Chinois, certains films à gros budget (comme « The Assassin » de Hou Hsiao-Hsien) – pour lesquels le marché chinois constitue un débouché prioritaire –, devant se plier à des censeurs chinois de plus en plus restrictifs, exigeant la minimisation ou l’effacement de l’identité taïwanaise. Cela n’empêche heureusement pas d’autres films conçus plus spécifiquement pour le marché local d’y échapper.

Le catalyseur des tensions actuelles dans le cinéma entre la Chine et Taïwan a été le discours de remerciement de la réalisatrice Fu Yue (傅榆) lors de l’édition 2018 du Golden Horse Festival and Awards. Au cours de celui-ci, la réalisatrice, qui venait de remporter le prix du Meilleur Documentaire pour « Our Youth », a parlé de Taïwan en tant que « pays ». En réponse, les autorités chinoises continentales ont annoncé que les acteurs, réalisateurs et producteurs de films de Chine continentale ne participeraient plus aux Golden Horse, que les films sélectionnés en compétition seraient interdits de distribution en Chine, et que les stars chinoises qui assisteraient à la cérémonie de remise des prix seraient placées sur une liste de surveillance. Par crainte de représailles, la plupart des cinéastes de Hong Kong se sont alignés sur la position continentale.

En 2019, l’événement s’est donc déroulé pour la première fois sans la présence de la plupart des films de Chine continentale et de Hong Kong (changement majeur pour un festival jusqu’alors positionné comme « le » festival des films en langue chinoise). En 2020, si l’événement été maintenu en présentiel – grâce à la bonne situation sanitaire de l’île -, il s’est déroulé pour la deuxième année consécutive sans la présence de la plupart des films de Chine continentale et de Hong Kong. Deux œuvres chinoises et sept œuvres hongkongaises non officielles ont toutefois été sélectionnées, et trois œuvres hongkongaises ont été récompensées. Le long métrage « Beyond The Dream » a reçu le Golden Horse de la Meilleure Adaptation, « Lost Course » celui du Meilleur Documentaire et le court métrage hongkongais « Night Is Young » celui du Meilleur Court métrage de fiction. Lors de la remise des prix, les réalisateurs de ces films ont fait part de leurs préoccupations vis-à-vis de la situation à Hong Kong.

Les tensions entre les deux rives ne se limitent pas aux festivals et s’étendent également aux plateformes OTT, devenues ces dernières années des acteurs essentiels dans le paysage audiovisuel. Suite à leur bannissement du marché local en 2016 (en réponse à la fermeture de la Chine aux contenus taïwanais), les plateformes chinoises comme iQiyi ont multiplié les manœuvres pour contourner les restrictions, suscitant une polémique majeure à Taïwan. En septembre 2020, le Ministère de l’Economie a aussi annoncé l’entrée en vigueur de mesures interdisant aux diffuseurs ou distributeurs taïwanais de vendre des services par contournement (OTT) chinois, et donnant mandat à la Commission Nationale des Communications (NCC) pour enquêter sur les cas de diffuseurs ou distributeurs chinois qui tenteraient de passer par des partenaires taïwanais pour diffuser leurs contenus à Taïwan. La faille permettant à des sociétés chinoises comme iQiyi et Tencent d’être représentées à Taïwan par des structures locales a ainsi été colmatée.

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Taïwan est l’un des tous premiers territoires du cinéma français en termes de nombre de sorties annuelles (avec 58 à 80 sorties par an). Le marché de la salle y est dominé très nettement par le cinéma américain (PdM supérieure à 77% en 2019). La PdM du cinéma français est beaucoup plus limitée (environ 0,7% en 2019 pour 58 sorties).

Comme le relève Unifrance dans son Bilan 2019, grâce au travail d’une vingtaine de sociétés l’offre de films français demeure très diverse. Parmi elles, 7 distributeurs (Swallow Wings, Spotlight Entertainment, Andrews Film, Creative Century, Joint Entertainment, Sky Digi Entertainment et Benchmark Films) sont particulièrement actifs, ayant sorti, à eux seuls, 38 films français. Les 4 meilleures entrées du cinéma français à Taïwan en 2019 sont assez représentatives de la variété de notre production, avec « Anna », « Nicky Larson et le parfum de Cupidon », « Cold War » et « Portrait de la jeune fille en feu ». Cette année, seuls 2 films français dépassent les 10 000 entrées, contre 6 en 2018 et 5 en 2017. Beaucoup de films français font moins de 1 000 entrées (27 en 2019, contre 20 en 2018 et 2017). De l’avis des distributeurs, ces sorties tendent à ternir l’image de qualité de notre cinéma.

Les festivals internationaux, nombreux à Taïwan (dont les principaux sont le Golden Horse Festival and Awards, le Festival International de Taipei et le Festival International de Kaohsiung), et plusieurs lieux d’exploitation non commerciale accomplissent également un travail de diffusion considérable (avec l’accompagnement du poste) : diffusion de films récents, organisation de rétrospectives, invitation de talents… Leur programmation s’ajoute aux films distribués en salle. En dépit de l’absence d’invités internationaux au format présentiel, la France a maintenu une présence importante dans ces festivals avec, par exemple, 12 films en sélection officielle au Golden Horse, parmi lesquels « Été 85 » de F. Ozon, « ADN » de Maïwenn, « Slalom » de C. Favier, « A Good Man » de M.-C. Mention-Schaar, « Un triomphe » d’E. Courcol, « Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary » de R. Chayé, « Lux Æterna » de G. Noé, « Perdrix » d’E. Le Duc, ou encore « La Haine » en version restaurée de M. Kassovitz. Le producteur et vendeur Vincent Maraval est par ailleurs intervenu dans le cadre d’une masterclasse.

TV France International : Quel sont les évolutions récentes dans le secteur de la télévision ? Les contenus les plus populaires ? Les principaux acteurs sur l’OTT ?

Nicolas Rouilleault : Le marché audiovisuel est dominé par la télévision payante. Près de 86% des foyers sont abonnés à une ou plusieurs offres payantes (qui ont contribué à hauteur de 28,4% aux revenus de la télévision en 2018). Sans surprise, ce sont des programmes de divertissement locaux (télé-crochet, concours de chant) comme « Be The Unique », « Chang Fei’s Big Shot Variety Show », « Jungle Voice » qui rencontrent le plus de succès auprès des téléspectateurs taïwanais.

En 2018, l’audience en ligne était captée principalement par les plateformes chinoises comme iQiyi (environ 30%) – avant que celles-ci ne se voient imposer un refus d’opérer par les autorités taïwanaises -, les sites de streaming pirates (environ 25%), ou encore Youtube (30%), tandis que la part des plateformes taïwanaises citées ci-dessous (8%) ou des plateformes américaines (inférieure à 5%) demeurait minoritaire.

De nombreux services de télévision par contournement (OTT) locaux ont fait leur apparition depuis 2016 : Hami TV (solution sVOD de l’opérateur leader Chunghwa Telecom accessible par défaut par 25% des foyers TV), qui capte près de 50% de PdM pour la VOD. Les plateformes LiTV et MyVideo captent chacune près de 20% de PdM. Selon Unifrance, les films français sont accessibles en nombre important sur ces plateformes, jusqu’à plusieurs centaines de titres sur une plateforme telle que Friday (5ème plateforme du territoire).

TV France International : quel a été l’impact de la crise Covid sur l’audiovisuel taïwanais ?

Nicolas Rouilleault : Grâce à l’efficacité de la gestion de la crise sanitaire (fermeture des frontières précoce ; mise en place d’un système de quarantaine obligatoire et de traçage etc.), l’île a pu conserver jusqu’à aujourd’hui une situation saine. Bien que l’épidémie soit sous contrôle, les Taïwanais demeurent très vigilants car ils savent que cette situation reste fragile ; aussi les autorités sanitaires ne manifestent-elles, pour l’instant, aucun empressement à assouplir les restrictions d’entrée sur le territoire.

La bonne situation sanitaire a permis à la vie culturelle de reprendre très tôt ses droits. Le deuxième trimestre 2020 a certes été difficile pour les salles de cinéma car la fréquentation a chuté mais elles n’ont jamais été fermées, de sorte que l’impact sur la filière a été beaucoup plus limité que dans d’autres pays. Certaines sorties de films français ont même bénéficié de l’absence des blockbusters américains sur les écrans, qui a libéré de l’espace pour les autres films.

Si l’impact de la crise sanitaire sur la filière cinéma est demeuré moins important à Taïwan qu’ailleurs, les plateformes OTT ont néanmoins poursuivi leur montée en puissance (que ce soient les plateformes américaines comme Netflix et iTunes ou les plateformes locales comme Hami Vidéo ou My Video). Le symbole de cette montée en puissance est l’ouverture de la sélection officielle du Golden Horse aux séries avec « Detention » (série originale Netflix adaptée d’un jeu vidéo), dont les deux premiers épisodes ont été présentés dans le cadre d’une séance spéciale.

Cette sélection s’inscrit dans un contexte de renouveau des séries taïwanaises, qui se diversifient afin de répondre aux besoins des plateformes de contenus en langue chinoise. Une dynamique accompagnée par une politique pro-active des autorités taïwanaises, dont le fer de lance est l’agence des contenus créatifs taïwanais (TAICCA). Il est intéressant de noter dans ce contexte les belles performances réalisées par plusieurs séries françaises, comme « Dix pour cent » ou « Lupin », qui a occupé pendant plusieurs semaines le haut du classement des programmes les plus regardés sur Netflix, ou encore « Le Bureau des Légendes », dont les 4 premières saisons ont été diffusées à Taïwan.

L’attention sur Taïwan survient à un moment, où les secteurs de la production cinématographique et télévisuelle taïwanais connaissent un boom. Non seulement le territoire n’a pas eu besoin de fermer complètement à cause du coronavirus, mais il est devenu le lieu de prédilection pour produire du contenu en chinois pour les plateformes de streaming internationales comme Netflix, WarnerMedia, Fox/Disney et les géants de la télévision payante comme HBO Asia.

TV France International : quelles sont les actions audiovisuelles mises en place par le poste pour promouvoir la production française ?

Nicolas Rouilleault : Le poste ne produit pas d’événements, mais accompagne les principaux opérateurs locaux engagés dans la diffusion : le Golden Horse Film Festival and Awards (que le poste soutient en soutenant la venue de talents au festivals et de producteurs au FPP – sa plateforme de coproduction, et à travers le prix du CNC qui récompense chaque année l’un des projets sélectionnés au FPP), le Festival International du Film de Taipei (avec lequel le poste créée une nouvelle manifestation dédiée aux contenus immersifs en 2021), le Festival International du Film de Kaohsiung (partenaire historique du poste, avec lequel un accord de coopération a été renouvelé en janvier 2021 pour les deux années à venir), le Taiwan Film and Audiovisual Institute (établissement culturel chargé de la sauvegarde du patrimoine cinématographique et audiovisuel taïwanais, avec lequel le poste s’apprête à annoncer plusieurs collaborations de grande ampleur).

Remise du Prix CNC au projet Snow In Midsummer du réalisateur malaysien CHONG Keat-Aun – Golden Horse Festival and Awards 2020 
Renouvellement de l’accord de coopération avec la Mairie de Kaohsiung et le Forum des Images – 19/01/2021
Le directeur du Bureau français de Taipei, Jean-François Casabonne-Masonnave, et le Maire de Kaohsiung, Chen Chi-mai.

Le Bureau français a une collaboration privilégiée avec l’agence des contenus créatifs taïwanais (TAICCA), une organisation de création récente (2019), au sein de laquelle le poste a finalisé en 2020 le déploiement d’un poste d’expert technique international, actuellement occupé par Aurélien Dirler. Sous l’impulsion de ce dernier, plusieurs coopérations de haut niveau se mettent en place actuellement avec des institutions culturelles françaises : le festival NewImages (avec lequel un forum d’échange franco-taïwanais dédié aux contenus immersifs intitulé « XR Days » vient d’être créé), la Fémis (avec laquelle l’agence a mis en place un programme de masterclasses pour les professionnels taïwanais) ou encore Séries Mania (qui vient d’ouvrir sa compétition internationale et ses « copro & pitching sessions » aux séries taïwanaises et aux projets de séries taïwanaises).

Nous accordons une attention très spécifique aux contenus VR. L’écosystème taïwanais s’est progressivement structuré ces dernières années, une dynamique activement accompagnée par le Bureau français. Taïwan est aujourd’hui le 4ème pays à l’export pour les contenus VR français. Fin 2020, la fondation Digital Art Center s’est rapprochée du poste avec l’objectif de créer un nouveau Cycle d’expériences immersives (dont la France est le pays invité pour la première édition), en partenariat avec la Fondation Nationale des Arts de Taïwan, le Festival international de la ville de Taipei, l’Institut Français, et l’association des producteurs d’expériences numériques (PXN). Le poste a choisi de soutenir cette initiative, qui répond à la nécessité de trouver des débouchés dans la partie nord de Taïwan pour les contenus immersifs, et de positionner la France en pointe sur ce marché, afin de renforcer encore son rayonnement dans ce domaine pour les années à venir.

Le cœur de l’action du poste demeure néanmoins le soutien à la diffusion du cinéma, qu’il s’agisse de distribution commerciale (soutien aux distributeurs taïwanais pour l’organisation d’avant-premières) et à la diffusion non-commerciale (plus de 200 projections organisées en 2020, en collaboration avec l’Institut Français). Le poste accompagne également les coproductions : le projet le plus emblématique à cet égard est le travail d’accompagnement sur-mesure que le Bureau français effectue sur le long métrage de Rachid HAMI, produit par Mizar Films, « Pour la France » (un projet de long métrage franco-taïwanais), en soutenant ses producteurs français et taïwanais dans leurs démarches auprès des autorités taïwanaises (repérages, demandes de financements, etc.)

Rachid Hami, réalisateur du projet de long-métrage franco-taïwanais « Pour la France »

Avec la réalisatrice XR Hayoun Kwon, réalisatrice franco-coréenne lauréate de la Kaohsiung XR Residency, qui vient d’arriver à Taïwan pour réaliser le prototype d’une œuvre de réalité virtuelle, Rachid Hami est l’un des rares talents français que le poste a pu accueillir depuis plusieurs mois (dans le domaine audiovisuel). Enfin, dans le domaine des musiques actuelles, en partenariat avec l’Institut Français, le poste travaille actuellement à la création d’une résidence musicale pour plusieurs artistes français avec un grand festival taïwanais (pour la deuxième semestre 2021), et à la préparation du tournage d’un média français orienté musiques dans un site emblématique de Taïwan (pour le premier semestre 2022), deux opérations de grande envergure qui seront annoncées prochainement.

A noter que le choix d’un visuel de la célèbre Tour Taipei 101 en bannière n’est pas anecdotique puisque le Bureau Français de Taipei vient de s’y installer dans de nouveaux locaux ! Pour une visite virtuelle : https://www.youtube.com/watch?v=kW3CDCZPlSI