Fondée sur les expériences vécues du docteur (et créateur et réalisateur de la série) Thomas Lilti, Hippocrate est un drame hospitalier avec un “je ne sais quoi”. Mêlant habilement réalisme à un style moderne, la série suit la vie de jeunes internes, de leurs questions et leurs émotions. Ses thèmes intemporels deviennent d’une pertinence frappante dans le contexte d’une crise sanitaire. Il est crucial de prendre soin de ceux qui prennent soin de nous.

L’ Interview

TV France : Avant que l’hôpital soit l’arène de vos films (Hippocrate, Médecin de Campagne, Première Année) et de votre série, cela a été votre environnement de travail en tant que médecin. Comment votre expérience de docteur a-t-elle nourri la série et ses personnages ?

Thomas Lilti © Denis Manin / 31 Juin Films / Canal+

Thomas Lilti : J’ai toujours rêvé de raconter l’hôpital avec ses peines, ses doutes, ses joies, ses erreurs, ses angoisses. Le film a posé les bases de la série : raconter l’hôpital du point de vue des jeunes internes. J’avais à cœur de montrer la réalité crue de l’hôpital et de cette jeunesse qui se bat pour le faire fonctionner. Ce parti pris, déjà présent dans le film, a su séduire jusqu’au Festival de Cannes. Par la suite, la série est devenue une œuvre à part entière en prenant une ampleur que le film n’avait pas. Je n’aurais pas pu écrire et réaliser Hippocrate sans mes années d’expérience en tant que médecin : j’ai vécu ou vu presque tout ce qui est dans la série. Je me suis inspiré de mon expérience et celle de mes collègues. Par exemple, le personnage d’Arben a été inspiré par un médecin étranger que j’ai connu et qui m’a beaucoup appris. 

TV France : Le réalisme de la série a rencontré un succès auprès du public et des critiques, qu’est-ce qui a motivé ce choix artistique ? Comment avez-vous placé le curseur entre fiction et réalité ?

Thomas Lilti : Mon objectif était de faire une série ultra-réaliste, politique et romanesque sur les coulisses de l’hôpital. Face au succès de la première saison, j’étais très heureux de voir que j’avais réussi à mêler fiction et sentiment de véracité. Le mélange de ces deux aspects donne beaucoup de force au propos. On est à la fois dans le divertissement mais aussi dans une série qui prête à réfléchir sur le monde dans lequel on vit. Mais ce succès m’a mis beaucoup de pression pour la saison 2. J’avais peur de décevoir, de ne rien raconter de nouveau, de juste tirer les fils de mes personnages comme pourrait le faire n’importe quelle série. J’ai donc pris le temps de réfléchir à ce qui était essentiel à mes yeux : parler de la difficulté de ce métier hors du commun, celui de soignant. 

TV France : Dans la saison 2 d’Hippocrate, vous transportez les spectateurs du service de médecine interne à celui des urgences. Comment ce changement d’arène a-t-il influencé la série et sa fabrication ?

Thomas Lilti : La saison 2 a été longue à écrire car il y avait à la fois le désir de reprendre les personnages là où on les avait laissés mais aussi d’apporter quelque chose de différent. Je voulais cette nouvelle saison plus radicale, plus tendue. C’est pour cela que j’ai situé l’intrigue au cœur des urgences. Cette arène m’a permis de rendre la saison 2 beaucoup plus rythmée. Tout va vite, l’hôpital est inondé et ce sont les personnages qui sont sous l’eau. La saison 2 ressemble à un film catastrophe où tous les personnages se battent pour sauver l’hôpital mais avec des moyens ridicules. En confrontant les personnages à une grande adversité, on peut les voir se révéler. On y voit les faiblesses et les forces de chacun, mais le collectif reste la meilleure réponse pour s’en sortir. Les urgences permettent aussi de rendre la série encore plus politique et plus ancrée dans le réel car les urgences reflètent le monde qui entoure l’hôpital. Quand le monde souffre, les urgences aussi. A l’aune de la crise sanitaire, ce que raconte la série est devenu une évidence pour tous : il faut prendre soin de nos soignants. 

TV France : En tant que spectateur, regarder Hippocrate est une expérience intense et rythmée, comment cela s’est-il ressenti sur le plateau ?

Thomas Lilti : Sur le plateau, les acteurs doivent trouver la note juste. Je peux tourner des dizaines de prises du même plan pour leur permettre de totalement lâcher prise. Souvent je leur montre les gestes qu’ils reproduisent par mimétisme, je leur laisse le temps de faire et de refaire. Après des heures de tournage, ils finissent épuisés, à l’image des personnages qu’ils interprètent. Cela les aide à trouver la justesse des situations. L’objectif de la mise en scène était d’être au plus près des gestes et des visages : je veux comprendre ce que ressentent les personnages à tout moment, mais le rythme ne doit jamais retomber. Ainsi la caméra est toujours en mouvement, comme les personnages, et les rares fois où le rythme ralenti, le spectateur peut ressentir comme une bouffée d’oxygène.

L’autre aspect essentiel, c’est le travail avec les figurants, très nombreux dans la saison 2. Les couloirs sont toujours pleins et cela apporte un grand sentiment de véracité. La série étant tournée dans un bâtiment désaffecté d’un vrai hôpital, la présence de vrais soignants influe aussi beaucoup sur l’ambiance de tournage. 

TV France : Les séries médicales sont un genre très populaire mais aussi très compétitif, qu’est-ce qui rend Hipporcrate si unique dans le paysage international des séries télévisées ?

Françoise Guyonnet

Françoise Guyonnet : La grande force de la série est de montrer les coulisses de l’hôpital telles qu’elles sont vraiment, avec ses difficultés quotidiennes mais aussi le dévouement et la passion des soignants. Hippocrate questionne directement la notion de soin et confronte les spectateurs à des thèmes universels comme la vie, la maladie, la mort mais également la vocation et l’engagement des jeunes soignants. Hippocrate est une série à la fois très réaliste et très romanesque : la forte charge émotionnelle des personnages les pousse à créer des relations intenses et à relever des défis toujours plus grands.

TV France : Porter une série médicale en tant de crise sanitaire, avantage ou handicap ?

Françoise Guyonnet : La crise sanitaire a joué un rôle ambivalent dans la production de la série. En mars 2020, le premier confinement est venu stopper le tournage, qui a repris trois mois plus tard. Cela a bien sûr eu de nombreux désavantages mais cela a aussi permis à Thomas Lilti d’aller prêter main forte à ses anciens collègues et d’adapter le scénario de la saison 2, ancrant la série dans la réalité de la pandémie. Prétendre refléter les difficultés du monde hospitalier sans parler de la COVID n’aurait pas été possible. De plus, la crise est venue amplifier le propos d’Hippocrate : prendre soin de nos soignants, c’est prendre soin de notre santé à tous.

© Denis Manin / 31 Juin Films / Canal+