Documentaire, enquête et phénomène mondial Salvator Mundi : la stupéfiante affaire du dernier Vinci est à la croisée des genres, ce qui a contribué à en faire un succès rapide et international. Jetant un regard dans les coulisses du monde de l’art et en particulier de l’œuvre que l’on pense être la dernière du maître peintre Léonard de Vinci, ce film extraordinaire plonge profondément dans l’art de transformer une vente de peinture en un débat mondial.

Interview avec Olivier Barbier, responsable des ventes et acquisitions chez MK2 Films et le réalisateur Antoine Vitkine.

L’ Interview

TV France : Le documentaire Salvator Mundi : la stupéfiante affaire du dernier Vinci a rencontré un franc succès sur France 5 lors de sa diffusion le 13 avril dernier. Comment expliquez-vous le succès d’un documentaire à la croisée du Current Affairs, de l’Histoire et de l’Art ?

Olivier Barbier

Olivier Barbier : L’histoire racontée par le film est tout d’abord complètement folle, extraordinaire ! Rappelez-vous que nous parlons du présumé dernier tableau de Da Vinci, un tableau dont nous soupçonnions tout d’abord à peine l’existence – retrouvé et acheté pour moins de 2000$ il y a quelques années et devenu en 2017 la plus grosse vente de l’histoire de l’Art, pour plus de $450m… sans que la question de son authenticité ne soit jamais tranchée !

Ce mélange des genres est l’une des clefs pour comprendre le succès du film. Nous avons d’abord une entrée par l’artiste le plus connu du monde, Léonard de Vinci, qui continue de fasciner tous les publics : il suffit de voir le nombre de visiteurs à l’exposition du Louvre qui lui était consacrée en 2019 – plus d’1 million d’entrées, un record absolu. On pourrait presque parler du maître comme d’une IP, une marque à part entière !

Par le biais de cette œuvre récemment découverte, le Salvator Mundi, on plonge dans le monde de l’art, dont le fonctionnement mystérieux et hors d’accès intrigue le grand public. Le documentaire expose ses secrets, ses manigances, mettant en lumière les mécanismes qui amènent à ces ventes aux montants hallucinants– 450M$ ici, du jamais vu. On s’approche presque du film d’arnaque, un genre toujours très à la mode même dans le documentaire, avec des intervenants qui seraient tout à fait à leur place dans un film de Guy Richie.

On y parle aussi d’un sujet plus large, la globalisation, puisque ce tableau est au centre d’un jeu de pouvoir et d’argent avec des pièces aux quatre coins du monde.  Cela amène une réflexion sur le monde actuel, où la valeur des biens n’a plus aucune commune mesure et ne se confronte même plus à l’essentiel : leur authenticité.

Cette question de l’authenticité justement traverse le film : au-delà de l’intérêt historique, le film montre que cette question est en fait un enjeu géopolitique majeur. Les retombées mondiales se cachant derrière cette question relativement innocente « est-ce-un vrai De Vinci ? » sont incroyables.

TV France : En plus d’avoir rencontré un succès d’audience, la presse s’est emparée du documentaire. Selon vous, pourquoi un tel engouement autour de ce phénomène ?

Olivier Barbier : La presse a été une partie intégrante du succès du documentaire auprès du public français, et les conditions sont là pour que cela se reproduise dans d’autres pays. Le Salvator Mundi est une œuvre qui fascine, et ses différentes péripéties ont été très suivies par la presse, bien avant que le documentaire ne soit réalisé. On ne parle pas seulement de la presse spécialisée, mais des plus grands médias généralistes car c’est justement un sujet transversal qui passionne le public.

Sur cette base, le documentaire est venu apporter de la matière nouvelle, avec les révélations saisissantes issues du travail d’investigation du réalisateur et qui remettent entre autre en cause l’authenticité du tableau. La presse s’est tout de suite saisie de ces scoops, ce qui a donné une grande visibilité au film à l’international en remettant ce débat au centre des conversations. La presse a été le lieu de nombreux rebondissements et d’une vraie polémique sur l’authenticité du tableau et l’expertise du Louvre suite à la diffusion du film et nous pouvons encore nous attendre à ce que cela continue dans les semaines à venir.

TV France : Le documentaire est autant une recherche de la vérité qu’un documentaire polémique. Pourquoi et comment avez-vous mené votre propre enquête ?

Antoine Vitkine

Antoine Vitkine : Je me suis intéressé au Salvator Mundi lorsque que je réalisais, en 2019, un portrait de Mohammed Ben Salmane (appelé MBS, prince d’Arabie Saoudite et propriétaire du tableau). J’ai tout de suite senti qu’il y avait là une histoire extraordinaire dont les enjeux allaient au-delà du simple marché de l’art. Je n’avais pas de thèse à défendre, je voulais décrire un univers, comprendre un système et laisser au spectateur la liberté d’interpréter, de réagir. Pour cela, il me fallait être le plus factuel possible. L’enquête qui a débuté au printemps 2019 a tout de suite été une grosse enquête ; il m’a fallu comprendre les tenants et les aboutissants de chacune des étapes de l’histoire de ce tableau, pénétrer un univers relativement fermé, convaincre les uns et les autres de me parler et de me donner leurs versions de cette histoire. Pendant cette période, tout le monde attendait de savoir si le Louvre allait présenter le tableau à l’occasion de l’exposition Vinci d’octobre 2019, et de quelle manière. Après que le tableau ne soit finalement pas venu, a débuté la deuxième phase de mon enquête. J’ai essayé de comprendre pourquoi il ne l’avait pas été. C’était un sujet totalement inédit, qu’aucun journaliste n’avait encore exploré, et me suis trouvé face à un mur du silence, un secret bien gardé dont j’ai vite compris les enjeux et les raisons : la relation avec l’Arabie Saoudite et son dirigeant, MBS. Au bout d’un certain temps, plusieurs sources au sein de l’Etat ont pu me raconter ce qui s’était passé, j’ai découvert que le Salvator Mundi était venu au Louvre, dans le cadre d’un accord avec MBS, et que le musée, soutenu par l’Élysée, avait refusé de l’exposer aux conditions saoudiennes, pour des raisons que le film raconte. Cette conclusion assez extraordinaire, qui voit un chef d’Etat obligé de trancher un débat scientifique sur un peinture de la Renaissance, est à la mesure de toute cette stupéfiante saga. Et ce scoop a donné un écho plus fort encore à mon film et rouvert le débat artistique sur ce tableau, qui dure depuis une décennie et n’est pas terminé.

TV France : Vous portez ce documentaire à l’international, quelles raisons vous ont convaincu à acquérir les droits ?

Olivier Barbier : Nous avons commencé à discuter du projet très tôt avec les producteurs et le réalisateur du film, bien avant que le tournage ne soit terminé. Les raisons qui nous ont poussé à acquérir le film sont globalement celles qui justifient son succès aujourd’hui. Da Vinci est l’un des artistes qui a le mieux traversé les siècles et qui a perpétuellement été remis sur le devant de la scène (expositions, films, livres). Le format du film nous a également très vite convaincu : une investigation internationale, à la croisée des genres, structurée comme un film d’arnaque : tous les ingrédients étaient là pour attirer un public étranger ! Il faut rappeler que le tableau a traversé des océans, des pays avant de « reposer » où il est aujourd’hui. Le film part des Etats Unis pour finir entre Paris et l’Arabie Saoudite, en passant par Londres, la Russie, Singapour… Ce voyage au cœur d’un monde dérégulé et mondialisé est évidemment un atout essentiel pour l’international. Nous attachons toujours beaucoup d’importance chez mk2 à proposer des films – qu’ils soient documentaires ou de fiction – portant des voix nouvelles, modernes et différentes. Le film s’inscrit directement dans cette logique.

TV France : Salvator Mundi a été lancé aux Rendez-Vous d’UniFrance puis à Berlin…. Quels ont été les premiers retours des acheteurs internationaux ?

Olivier Barbier : Le lancement du film s’est fait en deux temps. Nous avons en effet commencé à intégrer le film dans notre line up des RDVs d’Unifrance et à le pitcher très simplement à nos clients habituels. Nous nous sommes très vite aperçus de l’intérêt manifesté par ces derniers – intérêt qui s’est trouvé confirmé à l’occasion de la Berlinale virtuelle où nous avons pu proposer un teaser du film. Ce qui est intéressant à noter c’est que ces intérêts, puis ces offres, sont venus et viennent encore de médias différents : de chaines TV, comme de streamers mais surtout de distributeurs tous-droits, ce qui était l’un des vrais enjeux de la commercialisation du film dans le contexte actuel.

La diffusion rapide sur France Télévision nous a amené à montrer le film à nos acheteurs très vite après Berlin, avant même son premier festival qui aura lieu d’ici le début de l’été. Les retours sont très enthousiastes et nous poursuivons notre travail de vente.

TV France : Un lancement récent et pourtant déjà beaucoup de ventes…

Olivier Barbier : Nous nous doutions de l’intérêt potentiel de nos acheteurs pour le film mais la rapidité de leur prise de décision a été une surprise agréable dans le contexte actuel. Nous avons à ce jour pu fermer un nombre de ventes important dans un grand nombre de territoires majeurs, notamment en Europe et en Asie (Allemagne, Italie, Espagne, Scandinavie, Suisse, Russie, Japon, Taiwan, Corée du Sud). Des discussions avancées ont lieu en ce moment même avec les acheteurs anglo-saxons – notamment US-, en Australie et en Amérique latine ce qui devrait nous conduire très vite à couvrir la quasi-totalité du monde en combinant les distributeurs tous-droits avec les chaines et plateformes.