Le film d’animation français Genius Loci a été salué par la critique, a gagné le cœur des spectateurs et des pairs de l’industrie cinématographique, a obtenu des ventes internationales et a également réussi à remporter une nomination aux Oscars en cours de route. Ce court-métrage unique s’appuie sur une myriade d’inspirations esthétiques et musicales pour présenter une vision du monde vraiment originale qui entraîne le spectateur dans un monde des sens.

Interview avec Adrien Mérigeau, réalisateur, Amaury Ovise, productrice (Kazak Productions), Corinne Destombes, productrice (Folimage), Nathalie Lebel, distributrice (L’Agence du court métrage).

L’ Interview

TV France : Genius Loci, ce sont des sensations de choses, des sens, le chaos, l’urbanité, la déambulation… Quelle est donc la genèse d’une telle œuvre ?

Adrien Mérigeau

Adrien Mérigeau : Ce film est né de l’intersection entre plusieurs envies. En premier, celle de parler de la relation entre une personne et son esprit, de parler de l’endroit mystique d’où viennent les idées. Une amie chanteuse me parlait de son état de « flow » dans lequel elle se trouvait lorsqu’elle faisait une performance, et d’un esprit qui la guidait sur scène. J’aimais beaucoup l’idée de parler de créativité, de recherche, et de déambulation, d’une manière spirituelle.

La musique de mes parents fut une importante source d’inspiration. Ninh Lê Quan et Martine Altenburger font de la musique contemporaine, de l’improvisation libre, avec une écoute particulière, considérant la musique et les sons comme faisant partie de la même activité sonore, sans distinction. C’est une écoute qui requiert un certain lâcher-prise car on ne sait jamais ce qu’il va se passer, on ne peut pas avoir d’attente. C’est comme le vent en forêt, ou le bruit des voitures en ville. Ces bruits deviennent de la musique par l’observation, et c’est cette transformation-là qui m’intéressait. Je voulais parler de chaos pour la même raison : en débordant les choses changent, notre regard changent sur elles, ça devient un mouvement, un phénomène, et c’est assez beau d’une certaine manière. La colère, l’abandon, les débordements, sont des phénomènes qui transforment leurs sujets, des personnes en animaux, des voitures en buissons, des verres d’eau en rivières. Je voulais personnifier le chaos d’une manière subtile mais identifiable, comme un dragon par exemple, qui est terrifiant ou magnifique selon les personnes. Enfin je voulais parler d’un ami Irlandais, qui avait cette poésie et cette solitude en lui, et pour qui l’esprit était un mécanisme de défense avant tout.

TV France : Au-delà du sujet, vous avez développé une esthétique particulière et très soignée. Comment avez-vous réalisé et produit Genius Loci ?

Adrien Mérigeau : Trouver la bonne approche visuelle et la bonne mise en scène pour Genius Loci a pris quelques années. J’ai travaillé avec Brecht Evens pendant quelques mois pour trouver le bon équilibre entre la narration et l’abstraction. Je voulais que le film soit très distrait, qu’on puisse sortir de la narration et qu’on puisse oublier presque où on est, et qu’on soit juste captivé par l’image. J’ai travaillé surtout à l’aquarelle sur papier, car le bouillonnement de la texture de l’aquarelle créé une sorte d’hypnose un peu comme un film super8. Il était important que chaque plan soit fabriqué pour l’idée unique de ce plan, presque sans penser aux plans avant et après. Je voulais qu’on soit vraiment dans le moment présent et que notre œil soit toujours stimulé en changeant de technique et de valeur de plan constamment, et que chaque plan ait sa force poétique propre. C’était l’idée en tout cas, et Brecht y est pour beaucoup, ses bandes dessinées regorgent d’astuces, de trouvailles, de compositions très fortes sur chaque page. J’ai voulu laisser les marques de fabrication du film dans l’image, les bouts de scotch, les croix de repérage sur nos feuilles, les numérotations des pages, pour garder son coté artisanal, fait maison, presque intime, comme un carnet de croquis.

Amaury Ovise

Amaury Ovise : Le financement principal a été constitué par le CNC, la Région Rhône-Alpes et France 3. Folimage, notre coproducteur, est venu compléter notre financement et encadrer le travail d’Adrien.

Corinne Destombes

Corinne Destombes : Nous avons été contactés par Amaury Ovise, qui pensait opportun qu’Adrien Mérigeau soit accueilli dans notre studio valentinois. Ce qui a lui permis de se nourrir des échanges avec les autres réalisateurs présents et de partager leur expérience.

Convaincus du talent d’Adrien et charmés par cette aventure graphique, dont nous percevions au fil des semaines l’étrange singularité, nous avons décidé de participer au financement du film en investissant du fonds de soutien, ce qui nous a placé au rang de coproducteur.

L’équipe artistique qui a travaillé avec Adrien, ainsi que les étudiant.es d’écoles d’animation françaises, venu.es renforcer les effectifs (l’Emca, La Poudrière, l’Atelier de Sèvres ou Pivaut) sont tou.te.s sont très fier.es d’avoir participé au film.

Et Folimage est enchanté d’être associé à ce film atypique et singulier qui nous a amené jusqu’aux Oscars !

TV France : Selon vous, quels sont les traits qui ont été déterminants dans la nomination aux Oscars ?

Amaury Ovise : En premier lieu, la vision d’un auteur et son talent. Adrien a une touche unique Genius Loci. Beaucoup de grands noms de l’animation (Dudok de Wit, Renner, Yamamura,) ont apprécié le film pour sa liberté formelle, pour sa sensibilité. Les courts-métrages d’animation sont des espaces d’expression extraordinaire.

Genius Loci n’a pas eu l’Oscar mais avoir été nommé dans les 5 est une immense victoire pour l’animation française et européenne. Elle a une véritable aura outre-Atlantique. Ca veut dire qu’il y a de la place pour des films exigeants et des visions fortes. On remarque ces dernière une influence croissante de l’animation européenne sur les Studios US, dont les propositions sont parfois très formatées, académiques.

C’est une excellente nouvelle pour le cinéma et pour l’animation que les Oscars aient voulu défendre ce cinéma.

Ce qui plaît dans Genius Loci, c’est aussi ce qu’il incarne : une culture picturale forte (Klee, l’expressionnisme allemand qui ont été des influences d’Adrien) et l’extraordinaire qualité des écoles d’animation européenne.            

TV France : Au-delà de ces prix et distinctions, c’est aussi une reconnaissance des pairs, en particulier des réalisateurs japonais…

Adrien Mérigeau : C’était un immense honneur de recevoir un message de Koji Yamamura dont j’admire énormément le travail. Je me sens encore très loin de la maturité et de la force de ses films mais c’est très encourageant de recevoir un mot de sa part.

TV France : Question circulation, Genius Loci est déjà sur les petits et grands écrans à travers le monde.

Nathalie Lebel : Au-delà du pré-achat de France 3, les premières ventes ont eu lieu suite aux sélections du film à la Berlinale, au Festival de Clermont-Ferrand, et à Annecy, des rendez-vous importants pour les acheteurs de courts métrages, notamment les diffuseurs TV ‘historiques’ (Telefonica Movistar, Canal+ Pologne / Ale Kino…) qui mènent de longue date une politique d’acquisition réservées aux meilleurs films, et en particulier aux films d’animation.

Aux droits TV se sont déjà ajoutées quelques ventes pour les droits non linéaires disponibles, TVOD, SVOD ou Inflight, en France et à l’international. Et suite à la nomination aux Oscars, le film a été vendu à Shorts International, dans le cadre du programme “The Oscar Nominated Short Films 2021” réunissant l’ensemble des films nommés, distribué pour tout type de droits et principalement en salle avec une importante tournée dans les salles américaines (physiques et virtuelles), puis dans le monde entier. 

TV France : Pourquoi avoir choisi de distribuer Genius Loci. Qu’est-ce qui vous a motivé à défendre à l’international ce court métrage d’animation ?

Nathalie Lebel

Nathalie Lebel : Genius Loci est un magnifique film d’animation qui mélange subtilement différentes techniques d’animation, peinture, encre, entre couleur et noir et blanc, c’est un film pictural et cérébral qui accroche de bout en bout. C’est un film sensitif et sensoriel, celui de la lutte intérieure deu personnage de Reine qui semble fuir un chaos auquel elle ne peut échapper vraiment et “attendre un signe”. Il y a de beaux passages où le texte apparait à l’image, avec des voix silencieuses, non incarnées. Genius Loci est soigné et élégant. Le choix des voix et le soin donné au son, au design sonore et à la musique apporte beaucoup au film également.

Genius Loci est un beau porte-drapeau de l’excellence de l’animation française à l’international, et c’est forcément très motivant de le défendre auprès de tout type de diffuseurs. Le public et les festivals ne s’y sont d’ailleurs pas trompés tout au long de l’année 2020, et cela lui a permis de gravir les étapes jusqu’aux Oscars. 

TV France : D’une manière générale, l’animation pour adulte présente autant de facilités que de défis

Adrien Mérigeau : Niveau écriture et réalisation, je ne vois pas trop la différence entre l’animation pour adulte et le reste. Le langage est différent mais la sensibilité et la technique sont identiques.

Nathalie Lebel : L’animation adulte a son public, un public de niche, mais bel et bien présent et demandeur. Difficilement comparable à l’animation jeune public qui est très bien installée en France comme à l’étranger et qui a un public toujours plus large. L’animation adulte peut aborder tous les sujets tout en maniant des techniques d’animation, de langage et d’expression complexes, et en créant des univers où l’imaginaire, la réalité, l’humour, le fantastique, la violence et la fantaisie peuvent cohabiter. 

En TV, contrairement à l’animation jeune public qui a ses créneaux, son public très large et en constante évolution, l’animation adulte se programme comme un court métrage de fiction ou documentaire, avec les mêmes contraintes de programmation horaires, thématiques, ou de durée. La donne change totalement avec les plateformes digitales qui peuvent consacrer des créneaux spécifiques à l’animation, et qui ont une plus grande liberté de programmation et d’éditorialisation. 

TV France : Vous avez d’autres projets communs dans les bagages ?

Amaury Ovise : Adrien réalise un court métrage pour un diffuseur américain. Nous sommes en réflexion pour un prochain projet ensemble.