TV France International : Pouvez-vous vous présenter succinctement pour nos adhérents ?

Rémi Guittet

Rémi Guittet: Bonjour à toutes et à tous ! Je suis attaché audiovisuel régional pour le Cône Sud depuis octobre 2018, au sein des services culturels français à Buenos Aires, qui ont la particularité d’être à la fois SCAC de l’ambassade de France et Institut Français. Après des études de philosophie et de cinéma, je me suis dirigé vers la production audiovisuelle, comme assistant réalisateur et comme producteur indépendant, avant de travailler dans un cabinet de conseil international sur des projets audiovisuels et culturels, où j’ai eu la chance d’être en contact avec le réseau diplomatique ainsi qu’avec les institutions françaises de l’audiovisuel. Toutes ces expériences m’ont incité à m’engager dans le réseau français à l’étranger, dans une région au patrimoine cinématographique très riche, et où nos dispositifs d’aides et de soutien ont été et sont toujours très sollicités.

TV France International : Quel genre de programme rencontre le plus de succès en Argentine?

Rémi Guittet: L’Argentine est l’un des premiers pays au monde à avoir mis en place un « Plan câble », dans les années 1960, dotant le pays d’une culture télévisuelle au long cours, aujourd’hui nuancée et modifiée par l’inflation des offres OTT et des plateformes de streaming.

Le public argentin a des goûts très similaires à celui des autres grands pays d’Amérique Latine sur le plan de la consommation télévisuelle. Les telenovelas accompagnent le public depuis sa naissance, tant par des productions locales, que du reste de l’Amérique Latine et, depuis environs cinq ans, une flambée des séries turques. Les productions nationales sont un motif de fierté, car elles sont capables d’attirer des investissements étrangers (à l’image de la série adolescente Violetta, succès mondial 2012-2015, produite par Disney Channel dans un grand studio de la banlieue de Buenos Aires), et de mobiliser des grands noms du cinéma argentin : Adrián Caetano réalise El Marginal (dans sa 4è saison depuis 2016, et vendu à Canal+ pour la France), Juan José Campanella (El secreto de sus ojos) écrit et dirige Vientos de Agua, El hombre de tu vida ; Bruno Stagnaro (révélé par Pizza, birra, faso en 1997) signe récemment Un gallo para esculapio; Luis Ortega (réalisateur de El Angel) réalise Historia de un clan en 2015.

Ce qui occupe cependant le gros du temps d’antenne sur les canaux télévisuels ce sont les talk-shows qui reprennent depuis de longues années des formules plébiscitées par un public fidèle à ses présentateurs vedettes, qu’ils soient éternels comme Mirtha Legrand et ses déjeuners du dimanche ininterrompus depuis 1968, ou indéboulonnables à l’image de Marcelo Tinelli, à l’écran depuis 1990, un des principaux producteurs audiovisuels local, homme d’affaires multicarte, et propriétaire d’un des principaux clubs de football du pays. De même les débats politiques marathoniens et les actualités en continu occupent des heures de programmation, dans un pays fortement polarisé et enclin à la chaude polémique.

Quant aux reality-shows, avec des compétitions du type The Voice, Masterchef, etc., ils font souvent intervenir des participants déjà connus du public (des peoples issus de la TV-même, du sport professionnel ou de la variété), car les expériences faites avec de « vrais » participants, présélectionnés pour leurs talents, se sont révélés des échecs d’audience.

Enfin, le sport, et presque exclusivement le football, est bien entendu au sommet des préférences du public lors des grandes rencontres des clubs du pays ou de la sélection nationale.

Depuis quelques années, la diversification des offres de télévision câblée et l’arrivée des prestataires internationaux de streaming nuancent ce panorama. Les séries nord-américaines ou asiatiques prennent une place de plus en plus prépondérante, surtout auprès du jeune public, tandis que le public adulte se tourne vers les fictions mainstream. En parallèle, toutefois, une réelle diversité se fait jour dans ce nouvel écosystème, et il y a un public en Argentine pour des contenus d’auteur, des chaînes étrangères, des programmes jeunesses de nouvelle génération. En témoignent au sein des chaînes de la télévision publique les canaux Paka-Paka et Canal Encuentro, imaginés, en 2008, sur le modèle d’Arte.

TV France International : Quelles sont les actions audiovisuelles mises en place par le poste pour promouvoir la production française ?

Rémi Guittet: En Argentine, la structuration du marché des contenus audiovisuels internationaux n’est pas aussi avancée que peut l’être celle du marché cinématographique. Il n’existe pas à proprement parler de lieu consacré aux contenus audiovisuels. Le marché Ventana Sur s’y attaque parfois, mais pas tous les ans, et Buenos Aires Series, né en 2019, est le premier festival de séries qui comprenne un embryon de marché. C’est pourquoi notre action est concentrée sur deux axes : étendre les possibilités de pénétration de ces marchés émergents pour les producteurs français en y dégageant des espaces d’exposition ; défendre et renforcer la place de nos médias extérieurs français.

Premièrement, à l’intention des producteurs français qui cherchent à faire connaître leurs programmes, nous mobilisons les acheteurs argentins autour d’événements de marché où des séries françaises peuvent se présenter. Buenos Aires Series a accueilli une projection de la série Culottées, en 2020, et nous espérons agrandir cet espace dans les années à venir à d’autres genres de contenus audiovisuels, et à des visites de marque. Les médias publics argentins, principaux acheteurs de contenus audiovisuels français, sont intéressés par un modèle ad hoc de rencontres professionnelles avec TV France International que nous pourrions décliner en deux volets, grand public (avec une semaine de l’audiovisuel français en Argentine) et professionnel, avec rencontres de marchés.

Deuxièmement, notre action en faveur des contenus audiovisuels français est fortement orientée autour de la défense des parts de marché et d’audience des chaînes France24 et TV5 Monde, qui affichent en Argentine des taux d’audience parmi les plus importants d’Amérique latine. Dans cette optique, nous les accompagnons dans des actions de collaboration avec les médias publics. L’Académie France Médias Monde est venue donner une formation de haut-niveau aux cadres de la télévision publique argentine en septembre 2019, renforçant les liens entre nos écosystèmes. FMM et TV5 Monde sont présents, par notre entremis, sur des événements récurrents importants : Foire du Livre de Buenos Aires (studio mobile de France24), Nuit des Idées, Nuit de la Philosophie, Avant-Premières du cinéma français, ce qui leur permet de bénéficier d’une large visibilité tout au long de l’année culturelle.

Par ailleurs, en ce qui concerne la promotion de la production française audiovisuelle au sens le plus large, nous menons des actions similaires à de nombreux autres postes du réseau : avant-premières du cinéma français, game jam et tournois de jeux vidéo sur des jeux français, cycles de cinéma réguliers, présentation d’œuvres immersives dans les salons spécialisés, organisation de masterclasses pour le grand public et pour les universités, présence forte dans les salons d’exploitants cinématographiques, dans les marchés cinéma, les marchés de musiques actuelles, dans les festivals de cinéma en Argentine.

TV France International : Quels types de programmes français retrouve-t-on sur les chaînes en Argentine?

Rémi Guittet: Les programmes français sont quasiment inexistants sur les chaînes hertziennes argentines, où on ne trouve, d’une manière générale, que très peu de programmes étrangers, qui, s’ils existent, sont latino-américains ou étasuniens. Sur les chaînes câblées et la TNT, seuls les médias publics programment quelques contenus français, notamment sur la chaîne PakaPaka (jeunesse) et Encuentro (culture). On y trouve ainsi, dans les derniers temps, Ella, Oscar et Hoo, du studio Normaal, ou encore le documentaire de Pierre Carles autour de Bourdieu, La sociologie est un sport de combat. TV5 Monde et France 24 en espagnol sont également disponibles sur les offres des principaux câblo-opérateurs, permettant la diffusion d’un nombre importants d’œuvres françaises, de flux ou de stock, que ces chaînes programment.

TV France International : Quelles sont les conséquences du Covid dans le domaine de l’audiovisuel ?

Rémi Guittet: Les premières conséquences ont été les annulations de festivals, salons et marchés audiovisuels ainsi que l’arrêt de tous les tournages de mars à août 2020. Depuis lors, on observe une lente reprise de la production, très largement grevée par les frais qu’engendrent les protocoles sanitaires, et ce malgré les quelques aides de l’Etat argentin à destination des producteurs. Les chaînes hertziennes ont aménagé leur programmation en enchainant actualités et talk-show, reformulés sous une forme réduite (présence de public suspendue ou fortement limitée). En termes de fiction, face à l’interruption importante des tournages, elles rediffusent quelques produits de leur catalogue.

Enfin, cette crise sanitaire ne fait qu’aggraver la crise économique du pays, ce qui pénalise les possibles acquisition à l’étranger car la monnaie argentine s’est fortement dépréciée. A budget constant en pesos, les acheteurs locaux ont ainsi perdu plus de 40% de leur potentiel d’achats de programmes étrangers sur l’année 2020. Comme ailleurs, l’ensemble de la filière est touché, et se réorganise en conséquence encore plus rapidement que prévu vers de nouveaux modèles de diffusion, avec une place prépondérante prise par les plateformes étrangères. A cet égard, le don fait par Netflix en mai 2020 aux travailleurs de l’industrie audiovisuelle argentine, à l’instar de ce qui a été fait dans d’autres territoires latino-américains, signe l’arrivée d’une nouvelle ère de la diffusion audiovisuelle, où les chaînes classiques se cantonnent aux programmes de flux et les plateformes de streaming prennent l’ascendant sur les lignes artistiques des œuvres, à tel point que le gouvernement argentin songe à un projet de loi similaire à la directive SMA européenne, et regarde avec grand intérêt les négociations menées par la France avec les plateformes.